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 1995: Affaire Julie et Mellisa

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Brendouille
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MessageSujet: Re: 1995: Affaire Julie et Mellisa   Ven 18 Aoû - 0:53

Le 24 juin 1995, Julie et Mélissa, 8 ans, étaient ravies à notre affection, non par la mort, non par les suites d’un accident ou d’une maladie, mais par un homme ou des hommes ou une femme ou un homme et une femme ou des hommes et des femmes. Nous n’en savons rien. Toujours et sans doute à jamais, rien. Malgré le procès monstre de ce printemps 2004, malgré tout ce que l’on vous a fait croire, au moyen d’une presse soit crédule, soit corrompue et manipulée, soit manipulatrice.

Le 17 août 1996, les corps sans vie de Julie et Mélissa ont été retrouvés à Sars-la-Buissière (dans l’entité de Thuin, à la frontière française), profondément enfouis dans la terre du jardin d’une institutrice, mère de trois enfants, en incapacité de travail pour raisons de santé, dénommée Michelle Martin.
Deux jours auparavant, deux jeunes filles, Sabine Dardenne et Laetitia Delhez, avaient été sauvées in extremis de la cave sordide d’une habitation insalubre de Marcinelle, appartenant à un certain Marc Dutroux, époux de l’institutrice, père de ses trois enfants, lui-même en incapacité de travail pour raisons de santé. Pour ces raisons, le couple avait été mis en état d’arrestation et inculpé par le juge Connerotte de Neufchâteau.

Le 17 août 96, le Procureur général de Liège, autorité judiciaire supérieure des juridictions de Liège, Neufchâteau, Arlon, Huy-Waremme, Namur et Dinant, Anne Thily, répondait à une journaliste de RTL-TVI, quelques minutes avant que nous, parents de Julie et Mélissa, soyons prévenus de leur triste sort, que leur décès remontait déjà à plusieurs mois. A la même heure, les corps des petites filles arrivaient au centre de Médecine légale pour autopsie et premières conclusions d’experts. Ce même soir, la version officielle qui nous fut donnée des causes de leur décès et qui fut donnée au public par voie médiatique, fut la mort par privation de nourriture.

Interrogé en la prison d’Arlon, le principal inculpé, Dutroux, après avoir avoué les enlèvements de Sabine et Laetitia, se mit à narrer par le menu les circonstances de décès de Julie et Mélissa. Durant les huit années que perdura l’enquête dite "de Neufchâteau", il ne variera pas dans sa version : emprisonné, le 6 décembre 95, pour séquestration de personnes et vols, il avait été libéré le 20 mars 96, pour "raisons humanitaires". Rentrant chez lui, il avait retrouvé Julie et Mélissa mourantes, dans la cache de sa cave de Marcinelle, faute de soins, faute de nourriture et d’hydratation. Son épouse avait, selon lui, failli à la mission qu’il lui avait donnée, de s’occuper des petites pendant le temps de son incarcération. Julie était décédée dans les heures ayant suivi sa libération, Mélissa quelques jours plus tard. Dutroux comme son épouse s’accordèrent pour donner le 27 mars 1996 comme date d’enfouissement des corps des enfants à Sars-la-Buissière.

Le 3 mars 2004, dès le début du procès d’Arlon, Marc Dutroux, face au jury d’Assises, rompit brusquement avec cette version devenue officielle depuis des années : les décès de Julie et Mélissa n’avaient pas eu lieu en mars 96, mais peut-être pendant son incarcération de décembre 95.
Au cours du procès, nul ne se pencha plus avant sur la question de ce subit revirement. En conclusion, loin d’apporter un éclairage sur le sort qui avait été réservé à nos petites filles, suite à leur enlèvement, le procès apporta cette nouvelle inconnue : quand étaient mortes Julie et Mélissa et de quoi, étant donné que la version de la privation de nourriture, faute des soins de Michèle Martin pendant l’incarcération de Dutroux, cet hiver 95-96, ne tenait plus ?

Le 18 mars 2004, le nutritionniste Kolanowski confirma, devant la Cour et les jurés, que la possibilité de survie de Julie et Mélissa pendant 106 jours (temps d’incarcération de Dutroux), dans la cache exiguë (citerne d’un volume de moins de deux mètres cubes) de la cave de Dutroux, était nulle.

Toute l’instruction du juge Langlois, ayant succédé au juge Connerotte en octobre 96, avait été montée sur la thèse contraire. Elle s’effondrait, ce 18 mars 2004, au cours d’un procès hypermédiatisé, sans qu’aucun protagoniste ou observateur de ce procès ne semble en tenir compte dans la suite des événements.

Le 17 juin 2004, le jury de la Cour d’assises d’Arlon rendit son verdict : Marc Dutroux coupable de l’enlèvement, de la séquestration, des viols et tortures ayant entraîné la mort de Julie et Mélissa. Attitudes passives et paradoxales de la Cour, palabres des avocats, long conditionnement médiatique concernant les accusés présents au procès, écartèlement entre tension émotionnelle et devoir d’objectivité rationnelle ? Légalement obligés de prononcer un jugement définitif, les jurés jugèrent (avec un "ouf" de soulagement) en âme et conscience, selon ce qui leur était demandé, sans discernement. L’instruction avait été nébuleuse, le procès le fut plus encore. A l’impossible, nul n’est tenu, mais on le fit croire aux jurés. Ils jugèrent, en dépit du brouillard épais, en dépit de leur perte de repères, en dépit des questions gigantesques, des lacunes, des vides, des manques, de l’inexistence totale d’un semblant d’instruction d’audience, qui se manifestèrent tout au long du cours de ce "procès du siècle".

Les télévisions, les photographes de presse déversèrent alors des images des victimes et des parents parties civiles au procès, heureux, soulagés, satisfaits, se jetant dans les bras les uns des autres, comme en apothéose. Magistrats, chroniqueurs et jusqu’à la toute nouvelle ministre de la Justice, s’accordèrent à laisser penser par leurs attitudes, leur écrits, leurs propos, à l’ensemble de l’opinion publique, que justice avait été rendue, que la vérité avait été dite, que la page de l’horreur pouvait être tournée.

Effectivement, justice a été rendue aux victimes et parents de victimes qui ne souhaitaient rien d’autre que d’entendre prononcer de lourdes condamnations à propos de quelques accusés (certes terriblement impliqués dans les crimes commis sur Laetitia, Sabine, An et Eefje, Julie et Mélissa) désignés, jugés et condamnés a priori par la presse depuis de longues années. Comme, au siècle passé, on avait accepté, adopté et aimé la facilité et l’économie du "prêt-à-porter", on acceptait, adoptait et appréciait, à l’orée de ce 21e siècle, la facilité et l’économie du "prêt-à-penser" fourni par nos modernes vecteurs médiatiques. A partir de là, donc, on acceptait, adoptait, appréciait la facilité du "prêt-à-juger".

Il en reste d’autres, cependant, absents au scandale que fut ce procès, absents à ces séances d’humiliation et de déni du moindre respect de la mémoire de deux petites filles privées de voix pour témoigner, privées d’enfance, privées d’avenir, privées de vie, qui ont continué à penser qu’il n’y a pas de justice rendue dans l’obscurité et l’aveuglement. D’autres pour qui les condamnations de trois ou quatre individus pour apaiser un puéril besoin de vengeance ne sont d’aucun poids face au besoin de clarté, au besoin de savoir, de comprendre avant de juger, au besoin de sens et de cohérence dans les réponses apportées aux lancinantes questions qui ne laissent pas de repos.

Nous continuons de nous poser les questions de savoir par qui, comment et pourquoi Julie et Mélissa nous ont été enlevées. Pourquoi, par qui et pendant combien de temps ont-elles été séquestrées ? Quelles ont été leurs véritables conditions de vie ? Qui les a violées ? Quelles sont les véritables causes de leur mort ? Quand ont-elles rendu leur dernier soupir ? Qui les a fait mourir ? Et, surtout, au nom de quoi ?

S’il ne fait aucun doute que le couple Dutroux-Martin ait une responsabilité majeure dans les crimes innommables commis sur nos petites, dans la destruction totale de leurs vies et la brisure irréparable des nôtres, la fabrication médiatico-judiciaire du "monstre de Marcinelle" n’a pas apaisé notre soif de clarté. La justice, à nos yeux, se devait de prendre en considération tous les éléments de doute, toutes les questions basiques que nous nous posions, de tenter d’y répondre, sans obligation d’un résultat parfois impossible, mais d’au moins en faire la tentative. Or, avec un mépris incommensurable, la justice nous a dit : Merde ! Vos questions nous emmerdent, vous nous emmerdez, vos enfants nous emmerdent. Allez vous faire foutre ! Si notre "monstre émissaire", notre "prêt-à-juger" ne vous convient pas, il convient à tout le monde. Et c’est ce qui compte.
Le ronron de l’institution judiciaire est sauvé ! Les magistrats trop entreprenants sanctionnés. Quelques témoins assassinés ou savamment oubliés. Et le système obscur qui lie les structures de l’Etat à une certaine criminalité n’est, heureusement, pas découvert.

Pouvons-nous nous consoler par la pensée que de notre vie en ruines dépendait le maintien d’un Etat, ses structures, ses habitants, ses piliers économiques, politiques et démocratiques, son image, sa place sur l’échiquier du monde, sa sérénité et son confort ? Peut-être. Mais nous voudrions que l’on n’oublie pourtant pas que "dans une seule vie, il y a des milliers de vie" [1]. Nous voudrions que l’on n’oublie pas que dans les deux seules vies de Julie et Mélissa, il y avait des milliers et des milliers de vies. Et que la vie d’un seul enfant vaut peut-être bien la vie d’un Etat.

Carine et Gino Russo
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